Du déplacement interne à la réparation : pourquoi l’indemnisation des victimes de la guerre au Soudan doit commencer dès maintenant
Par Noon Kashkosh, Observatoire Al Jazeera des droits humains
Cet article fait partie de l’édition consacrée au Soudan de notre bulletin Just Reparation, qui rassemble les perspectives de praticiens, de défenseurs des droits humains et d’organisations travaillant aux côtés des survivants de la torture et d’autres graves violations des droits humains au Soudan. Cette édition spéciale explore les discussions en cours, les initiatives et les pistes visant à garantir la justice et la réparation pour les victimes du conflit au Soudan.
Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan le 15 avril 2023, le déplacement forcé est devenu l’une des conséquences les plus répandues et les plus durables du conflit. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), environ 6 428 682 personnes sont déplacées à l’intérieur du pays depuis 2023. Le déplacement n’a pas été un simple effet collatéral des combats ; il s’est produit dans un contexte de graves violations commises à l’encontre des civils, notamment des exécutions extrajudiciaires, des attaques contre des zones résidentielles, des arrestations arbitraires, des disparitions forcées, des actes de torture, le pillage et la destruction de logements, de terres agricoles et de biens, des violences sexuelles liées aux conflits (VSLC) et des déplacements forcés. Le blocus ainsi que l’interruption ou la destruction des services d’approvisionnement en eau, d’alimentation et de santé ont également exposé les civils à des risques supplémentaires. Lorsque les éléments constitutifs et le contexte de ces actes sont établis, certains peuvent constituer des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité. Cet article vise à mettre en lumière le besoin urgent de programmes de réparation participatifs offrant un soutien concret aux populations déplacées, tout en garantissant des mécanismes solides de reddition de comptes.
Cycle de pertes et de déplacements répétés
Le déplacement ne doit pas être mesuré uniquement par le nombre de personnes ayant quitté leur domicile, mais également par l’ampleur des préjudices subis et des pertes qu’elles ont endurées en conséquence. Dans les États d’Al Jazirah, de Sennar et du Nil Bleu, les mouvements de population observés sur plus de trois ans révèlent un schéma de déplacements répétés qui a transformé la vie de milliers de familles en un cycle de pertes et de nouveaux déplacements.
Dans l’État d’Al Jazirah, le Moniteur des droits humains d’Al Jazirah a documenté le déplacement des habitants de 268 villages. Cela représente bien plus que la perte d’un logement ; des communautés entières ont perdu leurs terres, leurs exploitations agricoles, leurs biens, leurs moyens de subsistance et leurs réseaux sociaux. Dans de nombreux cas, le déplacement ne s’est pas limité à un seul trajet : Khartoum, puis Al Jazirah, puis Sennar, puis le Nil Bleu.
La ville d’Al-Hilaliya, dans l’État d’Al Jazirah, constitue l’un des cas les plus emblématiques nécessitant une documentation dans le cadre de futurs programmes de réparation. Les civils ont été victimes d’attaques menées par les Forces de soutien rapide (FSR) après la défection d’Abu Aqla Kikel et son ralliement aux Forces armées soudanaises. La ville a également été assiégée, entraînant des pertes civiles, des décès massifs dus à des intoxications alimentaires, une dégradation des conditions sanitaires, un manque de nourriture, d’eau et de soins médicaux, ainsi que le déplacement de milliers de personnes. Selon un recensement local, 800 civils ont perdu la vie, dont 298 hommes, 395 femmes et 107 enfants. Parmi eux, 485 sont décédés à Al-Hilaliya même.
Malgré l’ampleur de ces pertes, les familles des victimes ainsi que les survivants et survivantes n’ont encore bénéficié d’aucune forme de réparation ni d’aucun soutien d’urgence leur permettant de faire face aux conséquences humanitaires, économiques et sanitaires de ces violations.
Quant à l’État de Sennar, il est devenu un important pôle d’accueil des personnes déplacées en 2024 à la suite de l’intensification des opérations militaires et de la prise de Sinja. L’État du Nil Bleu a accueilli un grand nombre de personnes fuyant les combats, dont certaines avaient déjà été déplacées de Khartoum ou d’Al Jazirah. Dans l’État du Nil Bleu, Damazin et les zones avoisinantes sont devenues un important centre d’accueil. Selon les dernières données disponibles, le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays (PDI) dans la région a atteint environ 376 373 personnes. Le Displacement Tracking Matrix (DTM) de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a enregistré 59 742 nouveaux déplacements dans la région entre janvier et mai 2026, soit environ 11 956 familles. Ces chiffres ne doivent pas être additionnés, car ils mesurent deux indicateurs différents : le nombre de PDI déjà présentes dans la région et le nombre de nouveaux déplacements survenus au cours d’une période donnée.
L’année 2026 a été marquée par une nouvelle escalade, en particulier à Kurmuk et Bau. L’incident de Qaysan a entraîné de nouvelles vagues de déplacements. Les informations recueillies sur le terrain par l’Observatoire jusqu’au 18 août 2026 indiquent la poursuite des déplacements des habitants de plusieurs zones, notamment Bara, Khartoum Balil et Amurat. Les opérations d’enregistrement et de recensement sont toujours en cours, ce qui démontre que les chiffres relatifs aux déplacements ne sont pas figés mais reflètent au contraire une crise dynamique qui continue d’évoluer au rythme du conflit.
Cependant, pour les victimes, la question la plus importante n’est pas simplement de savoir où elles vivent aujourd’hui, mais ce qu’elles ont perdu et comment ces préjudices peuvent être réparés.
Cela met en évidence la nécessité d’aller au-delà des réponses purement humanitaires pour envisager des formes de réparation provisoires. L’octroi d’une aide financière aux familles ayant perdu leur logement et leurs moyens de subsistance, le soutien au rétablissement des activités génératrices de revenus, la réhabilitation des habitations, l’assistance juridique pour la restitution des terres et des biens, ainsi que l’accompagnement psychosocial des victimes ne sont pas de simples formes d’aide sociale ; ils peuvent constituer des mesures urgentes pour remédier aux préjudices causés par des violations graves.
La documentation des violations devrait constituer l’une des premières étapes vers la réalisation de la justice et de la réparation, que les réparations soient accordées dans le cadre de mécanismes administratifs ou à la suite de décisions judiciaires. La documentation permet de préserver les éléments de preuve, d’identifier les victimes et les préjudices qu’elles ont subis, de contribuer aux processus d’établissement de la vérité et peut servir de fondement à de futurs processus de justice, de reddition de comptes et de réparation.
La réparation ne se substitue pas à la justice, pas plus qu’elle ne remplace la reddition de comptes. Les mesures d’assistance doivent être conçues de manière à ne pas porter atteinte aux droits futurs des victimes à une indemnisation intégrale, à la restitution de leurs biens, à la vérité et à la reddition de comptes.
La participation des victimes à la conception des programmes de réparation devrait constituer un élément essentiel de ce processus. Associer les victimes à l’identification de leurs besoins et de leurs priorités permet de concevoir des programmes davantage adaptés à leur réalité vécue.
La réparation ne peut être reportée à la fin de la guerre ou à l’achèvement du processus de justice transitionnelle. Le Soudan a besoin que la guerre cesse, mais il a également besoin d’une voie qui reconnaisse celles et ceux qui en ont payé le prix. C’est pourquoi la réflexion sur la réparation doit commencer dès maintenant : non pas comme une phase postérieure à la paix, mais comme une composante de la construction d’une paix plus juste, qui restaure les droits et la dignité des victimes et place l’être humain au centre du processus de réparation et de reconstruction de l’État.
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Cette édition du bulletin Just Reparation a été cofinancée par l’Union européenne. Son contenu relève de la seule responsabilité des organisations ayant produit cette.
