La justice et les réparations ne peuvent pas attendre la fin de la guerre
Par Ikhlass Ahmed, Réseau SIHA
Cet article fait partie de l’édition consacrée au Soudan de notre bulletin Just Reparation, qui rassemble les perspectives de praticiens, de défenseurs des droits humains et d’organisations travaillant aux côtés des survivants de la torture et d’autres graves violations des droits humains au Soudan. Cette édition spéciale explore les discussions en cours, les initiatives et les pistes visant à garantir la justice et la réparation pour les victimes du conflit au Soudan.
Je suis née et j’ai grandi à Al-Fasher, où prennent racine mes souvenirs, ma famille et une grande partie de mon identité. Au cours de cette guerre, j’ai perdu des personnes que j’aimais ainsi que la vie que je connaissais, et j’ai vu la ville que j’appelle mon foyer subir des violences inimaginables. Ainsi, lorsque je parle de justice et de réparation au Soudan, je ne parle pas seulement en tant que personne travaillant avec des survivantes. Je parle aussi en tant que personne qui sait ce que signifie la perte, ce que signifie continuer à attendre, et combien il est douloureux de se demander si la justice viendra un jour.
Et mon expérience n’est pas distincte de ce que de nombreuses femmes au Darfour ont vécu.
Certaines femmes ayant survécu à des violences sexuelles pendant le conflit au Soudan qui a débuté en 2003 ont reconstruit leur vie dans des camps de personnes déplacées, avant d’être contraintes de fuir de nouveau après avril 2023. Certaines ont subi de nouvelles violences et de nouvelles pertes. Leur vie ne peut pas être divisée clairement entre « le conflit au Darfour » et « la guerre actuelle ». Les préjudices s’accumulent.
C’est pourquoi les survivantes ne devraient pas avoir à attendre la paix avant que les réparations ne commencent.
La réparation est souvent comprise comme une compensation financière. Bien que l’indemnisation soit importante, ce n’est pas la seule forme de réparation nécessaire. Les pertes dépassent largement la portée de petites compensations ou de fonds de soutien à la création d’activités. Lorsque nous nous entretenons avec des survivantes, nous entendons que la réparation commence aussi par la reconnaissance. Par exemple, pour une femme qui porte depuis des années la stigmatisation liée au viol, entendre que ce qu’elle a subi constitue un crime et que la responsabilité incombe à l’auteur est important.
La question difficile est de savoir comment procéder alors que le Soudan est toujours en guerre :
La réparation doit progresser simultanément sur deux axes. Le premier consiste en un soutien provisoire urgent qui parvient aux survivantes dès maintenant : soins de santé, soutien psychosocial, appui aux moyens de subsistance, assistance juridique, remplacement des documents perdus et soutien sécurisé aux enfants nés de viol. Le second consiste en un programme de réparation à plus long terme, dirigé par les survivantes, sensible au genre et lié à la redevabilité. Le premier axe peut commencer même lorsque les institutions sont fragmentées ; le second doit être conçu de manière à ce que le soutien d’urgence devienne une composante d’un cadre de réparation crédible, et non un substitut à la justice.
Les institutions sont fragmentées et les survivantes sont déplacées au-delà des frontières. Mais ces réalités devraient modifier la manière dont les réparations sont mises en œuvre, et non devenir une excuse pour les reporter. Nous pouvons commencer par un programme national global, reconnaissant qu’une mise en œuvre intégrale ne sera peut-être pas possible aujourd’hui.
Actions internationales : la justice et la réparation doivent arriver à temps
Le Darfour nous montre pourquoi le facteur temps est important. Le 9 décembre 2025, la Cour pénale internationale (CPI) a déclaré Ali Muhammad Ali Abd-Al-Rahman (Ali Kushayb) coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis au Darfour en 2003 et 2004, notamment de viol. Pour les survivants et survivantes qui avaient attendu plus de vingt ans, cette reconnaissance était importante. La procédure relative aux réparations dans cette affaire est désormais en cours.
Mais cette condamnation est intervenue alors que de nombreuses communautés darfouriennes sont à nouveau confrontées à de graves violences. La Mission internationale indépendante d’établissement des faits des Nations Unies sur le Soudan a signalé que les Forces de soutien rapide (FSR) et les milices alliées prennent pour cible les communautés non arabes à El Fasher et dans ses environs, notamment les civils zaghawas, fours, masalits et tunjurs, et a documenté des homicides, des viols, l’esclavage sexuel, des déplacements forcés et des actes de persécution.
Pour les communautés qui ont vécu les atrocités de 2003, cette répétition a profondément ébranlé la confiance dans la justice internationale. Les populations posent une question douloureuse : si la justice met plus de vingt ans à être rendue, mais que les mêmes communautés peuvent à nouveau être attaquées par des forces issues de structures responsables d’atrocités antérieures, contre quoi cette justice les a-t-elle réellement protégées ?
Pour de nombreux survivants et survivantes, ces événements se déroulent sous les yeux du monde entier. La justice avance lentement, tandis que les membres des mêmes communautés continuent d’être confrontés aux homicides, aux déplacements forcés et aux violences sexuelles. C’est pourquoi certaines victimes et certaines communautés perdent confiance dans les mécanismes de justice internationale. Elles s’interrogent sur le sens de l’obligation de rendre des comptes lorsqu’elle reconnaît les crimes d’hier sans pouvoir contribuer à empêcher leur répétition.
Quels sont les besoins ?
Pour être efficace, la réparation doit répondre à cette crise de confiance. La reconnaissance doit s’accompagner de l’obligation de rendre des comptes, de mesures de protection et d’efforts sérieux visant à prévenir la répétition des violations. Dans le cas contraire, la promesse de « garanties de non-répétition » devient difficile à croire pour les survivants et survivantes.
Lorsque nous écoutons les survivants et survivantes, leur conception de la réparation est souvent très concrète. Une femme déplacée au Tchad nous a confié : « J’ai besoin d’un soutien psychologique. Je suis loin de mes enfants. » Une autre a demandé la création d’espaces où les survivants et survivantes pourraient se rencontrer, se soutenir mutuellement et développer des projets générateurs de revenus. Ces demandes nous montrent à quoi ressemble la justice dans la vie quotidienne : des soins, l’éducation, des revenus, la sécurité, la communauté et la possibilité de reconstruire sa vie.
C’est précisément pourquoi les organisations de femmes et les réseaux de survivants et survivantes doivent être au cœur de la conception et de la mise en œuvre des réparations. Leur expérience et leur expertise sont indispensables pour déterminer les préjudices qui doivent être reconnus, les formes de réparation qui sont pertinentes, les moyens permettant aux femmes d’accéder en toute sécurité aux processus de réparation, ainsi que les modalités de suivi et d’évaluation des programmes. Les survivants et survivantes ne sont pas simplement des témoins pour les tribunaux ou des sources d’information pour les rapports. Ils et elles sont titulaires de droits, et leurs voix, leurs priorités et leur capacité d’agir doivent façonner chaque étape du processus de réparation.
Pour les survivants et survivantes, la réparation peut commencer par quelque chose de simple mais profond : Nous vous croyons. Ce qui vous est arrivé compte. Et nous n’accepterons pas que cela vous arrive de nouveau.
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Cette édition du bulletin Just Reparation a été cofinancée par l’Union européenne. Son contenu relève de la seule responsabilité des organisations ayant produit cette.
